Les mythes sont, dans ces situations d’une grande complexité émotionnelle, plus qu’un secours, la voie d’une compréhension profonde. Ainsi dans la pièce de Sophocle Antigone, le grand tragique grec nous parle d’une jeune femme qui préfère mourir pour les valeurs qu’elle considère comme supérieures plutôt qu’obéir aux lois de la cité et du monde que son oncle Créon, roi de Thèbes, impose à la ville. Je propose ici de la comprendre dans ce qu’elle nous dit des quêtes de l’âme humaine, donc dans une perspective métaphysique. C’est le parcours difficile que vivent, en particulier, les adolescents entre 15 et 20 ans.
Cette grande œuvre tragique vient à la suite logique de deux autres pièces : Oedipe-roi et Oedipe à Colonne. Antigone est la dernière descendante de la famille des Labdacides qui a régné sur Thèbes, la ville sainte fondée par Cadmos. Cette longue filiation doit être racontée.
Labdacos est le petit-fils de Cadmos. Il a pour fils Laïos, lui-même père d’Oedipe. Or Laïos a du, un temps, fuir Thèbes et se réfugier à Pise auprès du roi Pélops qui lui demande d’éduquer son fils Chrysippe. Mais Laïos s’éprend de ce garçon et quand il regagne la couronne de Thèbes il l’emmène avec lui. Selon diverses versions l’enfant mourut ou se suicida, peut-être même fut-il violé par Laïos. Pélops lancera une terrible malédiction contre Laïos et sa descendance.
Il se maria avec une cousine : Jocaste. Ayant interrogé l’oracle de Delphes il apprit que s’il avait un fils celui-ci le tuerait. Quand celui-ci naquit il le fit pendre par les pieds à un arbre, abandonné aux animaux sauvages, sur le mont Cithéron. Oedipe, « pied enflé » en grec, survécut cependant et fut adopté par le roi et la reine de Corinthe qui n’avaient pas d’enfant. Tout un chacun connaît la suite : il tue son père, ignorant qui il est, au détour d’un chemin, sauve Thèbes de la Sphinge et reçoit en remerciement la reine Jocaste qu’il épouse. Il devient ainsi le tyran de Thèbes. Antigone, Ismène, Polynice et Étéocle seront leurs enfants. Antigone est donc la fille de l’inceste. Elle est la troisième génération de la malédiction de Pélops. A la fin d’Oedipe-roi dans l’horreur de la révélation, Jocaste se pend et Oedipe se creve les yeux : il devient étranger au monde, il n’a plus de refuge sauf en lui-même, il rentre dans les secrets intérieurs. D’abord accepté par la ville de Thèbes comme vieillard errant, l’aveugle finit par en être chassé par ses fils qui lui ont succédés.
Dans Oedipe à Colonne le père est accompagné par sa fille Antigone jusqu’à Athènes. Elle conduit l’homme Oedipe vers le lieu de son accomplissement : l’enclos sacré des Euménides qui vont l’accueillir pour sa dernière étape : celle de sa mort. Antigone revient alors à Thèbes pour l’ultime épreuve.
La succession revient aux deux frères d’Antigone, Etéocle et Polynice. Ils décident de se partager également et alternativement le pouvoir. Mais Étéocle évince Polynice qui tente de retrouver sa place en s’alliant avec la cité d’Argos, ennemie de Thèbes. La guerre aux portes de la cité est incertaine et les deux frères décident d’un duel fratricide, chacun étant le héros d’un parti. Étéocle défendra Thèbes et Polynice Argos. Le duel se conclut par la mort simultanée des deux combattants. Créon, leur oncle et frère de Jocaste, devient tyran de Thèbes. Il édicte un décret qui offre des funérailles grandioses à Étéocle et interdit à quiconque de recouvrir le corps de Polynice laissé ainsi en pâture aux oiseaux et aux chiens. Polynice ne pourra alors être accueilli dans les enfers chez Perséphone et Hadès.
C’est ce qui décide Antigone de passer outre au décret et d’offrir une sépulture à son frère. Or le décret est accompagné d’une condamnation à mort pour celui qui y contrevient. Inflexible, Créon exécute la peine en enfermant Antigone dans une caverne avec juste un peu de nourriture et de boisson. Elle se pend entrainant Hémon, son fiancé et fils de Créon, dans la mort, Eurydice, la mère d’Hémon, se tue et Créon lui-même en appelle à l’Hadès. Toute une famille est ainsi disloquée par la force d’âme d’Antigone.
Antigone est une jeune femme au moment où elle revient dans sa cité. Aux décrets humains elle oppose « Les lois écrites et immuables des Dieux », à l’autorité des hommes elle substitue la volonté des dieux. Elle sait ce qu’elle encourt mais ajoute : « Mourir est un gain », « A tout le reste je préfère mon propre salut ». Mort du corps et salut de l’âme. Plus loin elle avoue : « Moi, depuis longtemps mon âme est morte », propos que Créon commente : elle « est insensée de naissance. » Interprétons ce commentaire ainsi : elle est porteuse de la malédiction en tant que fruit même de l’inceste. Créon ne voit que le respect nécessaire de ses décisions, le devenir de la cité et de son règne. Antigone de son côté invoque son salut, celui d’une âme qui n’est morte pour elle que dans la vie terrestre et quotidienne. Antigone est l’âme qui se révolte contre l’enfermement, non pas dans un corps, mais dans une vie limitée à l’obéissance et les possessions terrestres.
Créon c’est l’autorité des parents et des anciens : il croit détenir le bien et la vérité de la cité, et par conséquent de sa famille. Antigone marque la révolte d’une nouvelle génération. A l’opposé d’Ismène qui révère ou craint la loi, l’autorité patriarcale, les coutumes ancestrales. Par leur attitude provocatrice et intraitable les adolescents tentent à leur manière, parfois ultime, de réveiller des adultes ensommeillés dans leurs certitudes et leur suffisance. Les hommes politiques savent ce qui est bon pour le citoyen, les adultes savent ce qui est bon pour la jeunesse, certains parents ce qui est bon pour leurs propres enfants.
Le choix que fait Antigone a toujours suscité des appréciations très contrastées, y compris dans la tragédie elle-même : si pour certains elle montre du courage à défendre au prix de sa vie des valeurs supérieures, pour d’autres au contraire cela signifie une forme de stupidité ou de folie à chercher la mort dans un geste vain qui n’abolira pas la décision irrévocable du tyran. Dans le premier cas Antigone est une idéaliste ; dans le second cas elle est quasi folle. Les réactions face à l’adolescence sont du même ordre.
Dans les deux situations du mythe et de la réalité existentielle, c’est de quête spirituelle et d’ouverture de conscience dont il est question et c’est d’abord à ce niveau qu’il faut répondre : nourrir l’âme de ces adolescents autant, et peut-être plus, que leur corps. Mais c’est aussi pour tous les adultes d’entendre l’avertissement de Tirésias, le devin dans la pièce, à ne pas s’entêter et écouter la revendication, l’aspiration, l’appel de toutes les Antigone actuelles.
Cela ne diffère pas de Socrate mettant en garde ses concitoyens : « Ma seule affaire est d’aller et venir pour vous persuader, jeunes et vieux, de n’avoir point pour votre corps et pour votre fortune de souci supérieur ou égal à celui que vous devez avoir concernant la façon de rendre votre âme la meilleure possible1 »