ÉCO-ANXIÉTÉ ET JEUNESSE

Même si de nombreux spécialistes refusent de faire de l’éco-anxiété une nouvelle pathologie, les articles abondent pour s’inquiéter du malaise de la jeunesse face à la dégradation écologique . On semble découvrir et s’étonner. Si l’angoisse que suscite l’évolution visible du climat est particulièrement aigüe dans une partie de la jeunesse, c’est plutôt le monde des adultes et ses réactions qui pose problème. 

L’éco-anxiété est la crainte ressentie face aux effets anticipés du dérèglement climatique et qui doit être étendu à l’effondrement de la biodiversité ou la modification importante des écosystèmes. Toutes les études le confirment depuis 30 ans et, déjà en 1972, le rapport dit du « Club de Rome » pronostiquait un renversement brutal. L’éco-anxiété des jeunes est donc plus le résultat d’un refus d’affronter la situation écologique par le monde politique et économique qu’une nouvelle pathologie. Tenter de pathologiser le ressenti des jeunes ou vouloir amoindrir leurs réactions, « ils exagèrent comme toujours », permet de repousser nos responsabilités présentes.

En 2021 le Lancet a publié la première étude sur l’anxiété des enfants et des jeunes et leurs réactions quant à l’action des gouvernements. 10 000 jeunes ont été interrogés dans 10 pays sur les 5 continents. Les résultats sont écrasants. Presque 60% sont très ou extrêmement inquiets de l’impact du climat sur le fonctionnement futur et plus de 50% sont d’accord avec l’idée que « l’humanité est condamnée ». « Ce qui nous a surpris, c’est à quel point ils étaient effrayés » écrit la principale rédactrice britannique de l’étude, Caroline Hickman .

« Une crise existentielle » lit-on en titre d’articles sur le sujet. Certes mais l’adolescence est une période d’intense remise en question à un moment où il va falloir quitter le cocon familial, faire des choix personnels de vie, se donner des valeurs nouvelles pour des buts encore mal déterminés. Il doit pouvoir se projeter dans un avenir désirable, tenter des expériences variées, choisir des études, entreprendre des voyages, essayer de vivre en couple : tout ce qui permet de bâtir un nouveau socle personnel qui fait sens pour lui. Sans cette projection aventureuse, forcément idéalisée, il ne peut se construire une vie future. Or le « collapse » du monde rend la construction angoissante et génère de la dépression chez les plus intelligents et sensibles de ces jeunes. D’autant plus que les activistes pour le climat sont poursuivis et que l’on cherche à criminaliser les luttes écologiques. Greta Thunberg en a été une incarnation médiatisée, mais l’étude du Lancet montre que cette situation dépressive est largement partagée à travers le monde.

Aujourd’hui nous sommes face à une crise mondiale qui est justement existentielle : l’homme joue sa survie collectivement dans une biosphère irremplaçable. Et ce sont les générations des années 1920 à 1960 qui ont profité presque gratuitement de richesses naturelles abondantes mais pas illimitées pour s’offrir un mode de vie exceptionnel au regard de l’histoire. Ce sont les mêmes qui pour beaucoup bloquent les jeunes et refusent de considérer les effets de leurs choix. Cette cécité, volontaire ou pas, est le résultat d’une vision scientifique et technique du monde née au XVI et XVII ème siècles avec Copernic, Galilée et Newton.  Cette vision fondée sur une mathématisation de la physique et du monde nous imprègne si fort que nous ne savons plus penser le devenir hors de la mesure, des chiffres, de la causalité, de lois dites « naturelles », de statistiques et de normes multiples fondées sur des moyennes. La matière est devenue pour nous une réalité inerte, malléable et transformable à merci. L’efficacité de la technique est devenue un piège mental redoutable. Son corollaire est que pour les humains l’esprit a quitté le monde.

Pourtant  les premiers scientifiques ne séparaient pas leurs avancées d’une théologie ou d’une métaphysique. Copernic était religieux et Galilée affirmait que Dieu avait pensé le monde en termes mathématiques ; Descartes écrivait que la physique était le tronc de l’arbre dont les racines étaient métaphysiques. C’est au XVIII et XIXème siècles que les scientifiques sont devenus parfois des militants athées intransigeants ou bien séparaient radicalement la science de leur coyance et pratiques religieuses. La science allait résoudre la question de la croyance et apporter le progrès et le bonheur à l’humanité. Le modèle positiviste d’Auguste Comte en est un des exemples les plus achevé. Dorénavant les « vrais » penseurs sont les scientifiques : la question du sens est occultée ou niée.

L’Homme ne peut se contenter de travailler, bronzer sur la plage et manger des glaces savoureuses. C’est ce que la jeunesse dans son désespoir crie aux élites, aux nantis et à leurs parents. Eux s’interrogent encore et nous renvoient à nous-mêmes qui avons, c’est une évidence, amené ce monde dangereux et à terme invivable.

Que peut alors apporter la psychanalyse anthropologique ?

Il faut regretter que trop d’articles ou de thérapies sont des catalogues de recettes peu différentes du développement personnel : elles consistent à apprendre à vivre, par soi-même, dans un monde sombre en reportant sur chaque individu la responsabilité du bien vivre, sans anxiété. « Vous n’y pouvez rien de toute façon, voici comment s’en sortir… ». Il y a là tout à la fois la négation de la possibilité de construire une pensée et la confirmation d’une impuissance à agir.

Je crois en tant que psychanalyste que les enfants, les ados, les jeunes méritent qu’on les aide à retrouver en eux les chemins d’un cœur et d’une pensée en s’appuyant sur l’être, c’est-à-dire la vérité qui les fonde. Nous devons les aider à libérer la parole qui s’est perdue, annexée par les élites technocratiques et les réseaux sociaux. Ce ne sont pas seulement leurs questions qui sont légitimes ce sont aussi les réponses qu’ils peuvent bâtir à la fois pour eux-mêmes et pour la société qui les entoure que nous devons écouter et entendre. Car reprendre la parole c’est en même temps se réapproprier sa créativité et son inventivité qui ne sont pas principalement techniques mais relationnelles, collectives. S’il faut aller vers un nouveau monde ce ne peut être qu’en s’appuyant sur le meilleur de l’ancien. L’enjeu est évidemment gigantesque, difficile.

Nous sommes dans une société où, malgré des moyens de communication comme il n’y en eut jamais, la parole est niée, écartée, récupérée en permanence. Ne plus pouvoir dire sa vérité propre c’est cela qui rend dépressif. Pourtant écouter les jeunes ne suffira pas si, par ailleurs, nous poursuivons le même ancien chemin productiviste et consumériste en pariant sur une x-ième révolution industrielle autour du tout numérique. Les adultes doivent entendre les vérités que les jeunes défendent et leur laisser l’espace qui permet d’agir et renouveller le monde. L’espace que constitue un cabinet de thérapeute est aussi constitué pour cela.

Le travail de la psychanalyse anthropologique consiste à ouvrir le champ de la parole mais aussi à expliquer où l'humanité se situe dans son devenir afin d'éclairer les consciences.

C'est de cette manière que la jeunesse pourra s'approprier valeurs originales et  nouvelles directions.